« Si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est avant tout des rencontres, des gens qui m’ont tendu la main »

Je suis actuellement dans un hôtel aux portes de San José, la capitale du Costa Rica. Mon périple touche à sa fin. L’ambassade m’a appelée il y a de ça une semaine pour m’informer qu’un ultime vol de rapatriement aurait lieu ce jeudi 16 avril et qu’il m’était vivement conseillé de le prendre. En effet, personne n’est actuellement en mesure de dire dans combien de temps les lignes aériennes internationales vont rouvrir. L’activité touristique à Sámara, comme partout ailleurs dans le monde, s’est éteinte. Ainsi, je n’ai plus tellement de travail à fournir auprès de Heiner et Martine qui, touchés de plein fouet, ne peuvent plus se permettre d’avoir une volontaire à charge. La décision de rentrer s’est donc imposée à moi.

Après des « hasta la proxima » particulièrement compliqués, j’ai pris deux bus en direction de la capitale. Munie de gants et d’un masque de chantier j’étais prête à affronter cette horde de gens pour qui les gestes barrières étaient clairement conceptuels. Après 6 heures de bus la chance m’a une nouvelle fois souri puisqu’il s’est trouvé que, se rendant jusqu’au centre ville de San José, le bus passait devant mon hôtel situé dans la ville en amont. Après avoir négocié avec le chauffeur, ce dernier a accepté de s’arrêter devant pour me laisser descendre. Sur le papier ça paraissait être une excellente idée et tandis que le bus poursuivait sa route, je me suis paisiblement endormie en attendant d’arriver à bon port. Effectivement, le chauffeur ne m’a pas oubliée et s’est arrêté à l’endroit entendu. Ma camarade de siège m’a alors réveillée pour que je descende. Dans la précipitation c’est tout juste si je n’ai pas oublié mon sac à dos. J’étais toute fière à l’idée d’arriver à l’hôtel sans devoir prendre un énième transport (à ce moment-là du récit vous vous doutez bien qu’il y a eu un couac… et pour cause). Quelle ne fût pas ma surprise, une fois le bus parti, de constater qu’il m’avait laissée au bord d’une 4 voies et que mon hôtel se situait… de l’autre côté. Après avoir cherché l’existence d’un éventuel pont, chemin, sous-terrain, tapis volant.. en vain, j’ai dû me résigner à l’idée qu’il me faudrait la traverser à pied. Je rajouterai simplement que dans l’hypothèse où vous voudriez tester vos reflexes et votre foulée, c’est un exercice que je vous suggère.

J’écris ces mots dans le jardin de l’hôtel, je suis pour le moment la seule cliente. C’est une expérience tellement étrange. Je me sens privilégiée. Le jardin est magnifique, des arbres tropicaux bordent une jolie piscine. Il y a un énorme manguier et la propriétaire Emma m’a invitée à en manger autant que je le souhaitais. Il n’y a pas de bruit, seuls le chant des oiseaux et les « holà » du perroquet Camilla m’accompagnent. J’ai l’impression d’être seule au monde.

A ce moment-là, habitée par des sentiments parfaitement antagoniques, je ressens le besoin de faire une sorte de bilan.

D’un côté je me sens apaisée, profondément reconnaissante de tout ce que j’ai vécu et simplement heureuse à l’idée de revoir ma famille. Mais, aussitôt, je suis submergée par la tristesse. Au delà du village paradisiaque que je quittais, j’avais la sensation de laisser derrière moi l’équilibre que j’avais enfin retrouvé. Pendant des mois et des mois avant de partir à l’étranger, j’ai traversé cette phase où je ne savais plus ce que je voulais, si ce que je faisais avait du sens pour moi. Le sentiment irrépressible d’avoir peur de prendre la mauvaise décision, le mauvais chemin alors que tout le monde semble avancer autour de soi. Quand je suis à l’étranger ces doutes s’envolent parce que je suis inévitablement dans l’instant présent, dans la découverte non seulement de mon environnement, des autres mais surtout de moi. J’en apprends tous les jours un peu plus sur mes capacités d’adaptation, de dépassement, de courage. Le fait d’être dans un milieu différent, hors du cercle familial, amical ou professionnel est tellement libérateur. Tu n’es plus influencé par tes proches, tu ne te sens plus obligé de faire les choses parce que c’est ce qu’on attend de toi. Tu n’as plus cette pression de décevoir parce que tu n’es pas là où on t’attend. Tu VIS, simplement, et je peux t’assurer que ce sentiment de liberté absolu c’est la meilleure thérapie du monde.

Parce que c’est si dur d’être honnête avec soi-même, d’oser s’avouer que finalement on n’est pas très heureux dans notre travail, dans notre couple, dans notre vie. Mais c’est tellement effrayant de quitter cette situation que l’on connaît, aussi inconfortable soit-elle, de bouleverser ses habitudes pour un idéal qui n’existe pas encore et qui ne dépend que de nous, de nos choix, d’un déclic. Mais la vraie question c’est, est-ce qu’à force de faire l’autruche et d’ignorer ce qui m’anime vraiment au profit de ce que je connais, ce qui me rassure, ce qui est normal, je ne vais pas un jour me réveiller avec la conviction d’être passée à côté de quelque chose ? Le voyage m’a permis de prendre la mesure de ma faculté à me voiler la face sur tout ça.

Alors évidemment, partir seule vivre à l’étranger ce n’est pas tout rose non plus surtout si comme moi tu laisses derrière toi une famille et des amis incroyables. Inévitablement, tu rates des moments précieux, des moments de retrouvailles, des moments importants; la naissance de ma nièce, le décès de ma grand-mère. J’aimais tellement cette femme, sa force, son indépendance ; je ne me suis toujours pas pardonnée d’être absente pour lui dire au revoir. Il arrive aussi que tu te sentes seul, tu n’as pas le confort d’être chez toi, de pouvoir te réfugier dans un endroit rassurant quand parfois le doute t’envahit. Et puis heureusement tu rencontres des personnes bienveillantes. Et de ces rencontres naissent le plus souvent des amitiés sincères, parce que nous traversons les mêmes épreuves, nous sommes habités par les mêmes émotions, submergés par les mêmes questionnements ; alors forcément ça rapproche. Tu te nourris de leurs expériences et très vite tes incertitudes sont balayées et l’euphorie de l’aventure reprend le dessus.

Pour toutes ces raisons j’étais effrayée à l’idée de rentrer, à l’idée de retrouver ce quotidien qui n’aura pas changé. De recevoir ces mêmes questions sur mon avenir alors que je n’en ai même pas le début du commencement de la moindre idée. Que tout le monde commence à parler « bébé, maison, CDI » et que ça me donne envie de m’évanouir. Qu’on ne se méprenne pas, chacun fait bien comme il veut et c’est génial si c’est ce que tu désires. C’est juste que je me sens tellement pas concernée par tout ça que j’ai l’impression de ne plus être sur la même planète. J’ai toujours été tellement admirative de ceux qui avaient une idée claire et précise de ce à quoi ressemblerait leur vie et qui ils voulaient être pour le restant de leurs jours. J’en suis incapable. Bon, je ne pars pas totalement de zéro, j’adore apprendre et découvrir. Ce qui m’anime c’est écrire, c’est servir les causes qui font du sens même si elles semblent désespérées (surtout si elles semblent désespérées), c’est l’art de la communication dans ce qu’elle a de plus noble, c’est le règlement des conflits à l’amiable parce que ça existe et que c’est clairement sous côté.

Je suis partie il y a 6 mois de ça pour fuir. Je me sentais nulle d’avoir échoué. Je ne savais pas comment rebondir. J’avais peur. Peur parce que pour la première fois de ma vie je n’avais pas de plan B, pas de perspective derrière. Et puis j’ai décidé de partir. C’est étrange comme concept quand on y pense, partir dans l’inconnu pour se trouver. Le plus fou c’est que ça marche et que mis à part les billets d’avion, ça ne m’a rien couté grâce au système du volontariat ou celui de fille au pair (pas de panique les boys vous pouvez être au garçon au pair aussi).

Ce que j’ai le plus aimé du Costa Rica s’explique en une phrase « con poco pero con mucho » (avec peu mais avec beaucoup). Je n’avais quasiment aucun bien matériel. Je vivais avec une paire de tongs, 3 tee-shirts, 1 slip (enfin t’as compris quoi). Mais j’avais tout ce qu’il me fallait. J’allais me promener dans le village pour cueillir des mangues, je prenais mon vélo pour aller à la plage. Les locaux sont devenus mes amis et j’ai appris à vivre comme eux. Ils m’ont fait découvrir leur quotidien avec passion. Mes journées se résumaient en une expression PURA VIDA. Ils ont cette étincelle contagieuse de bonheur dans leur regard. Ils ont cet attachement sincère à la nature et vivent en harmonie avec elle. Ils sont conscients de leur chance de pouvoir profiter de tout ce qu’elle offre. Ils m’ont appris à surfer, m’ont emmenée pêcher en mer sur un kayak puis à la rencontre des dauphins. J’ai passé des heures sur les plages désertes à admirer les couchers de soleil somptueux laissant place à la nuit où des étoiles filantes dansaient dans le ciel. J’ai découvert ou redécouvert les spécialités latines : la danse, la musique, la cuisine. Ils ont le sens du partage, de la fête. Le quotidien est souvent rude compte tenu du niveau de vie mais ils te diront que le principal c’est qu’il fait beau, chaud, qu’il y a le pacifique, des chevaux en liberté sur la plage, des immenses noix de coco « pipa fria » dans les arbres, qu’il y a la nature et les animaux exotiques, qu’il y a de bonnes vagues pour surfer et des amis pour profiter.

J’ai aussi été fascinée de constater qu’à l’international les mêmes problématiques personnelles reviennent. La peur de ne pas réussir, de ne pas être accepté, d’être seul, d’être ridicule. L’humain a un profond besoin d’appartenance et de reconnaissance. Moi la première en écrivant ce blog, j’avais peur d’être moquée et critiquée. Parce que finalement les histoires d’Alizée sur son cheval on n’en a à peu près rien à foutre. Mais finalement les critiques positives ou négatives sont géniales parce qu’elles permettent d’avancer et de grandir. Et ce qui m’a le plus encouragée c’est de savoir que même en ne vivant pas les mêmes choses que moi des personnes ont pu s’identifier à mes émotions, mes turpitudes, mes questionnements. C’est de comprendre qu’on est plus nombreux qu’on ne le pense à se poser un milliard de questions, à piétiner parfois, se tromper souvent et ça donne du courage je trouve de se dire qu’on n’est pas seul(e). Que d’autres sont passés, passent ou passeront par là. Se tirer vers le haut et s’accompagner avec bienveillance c’est ce que j’ai envie de transmettre avec mes écrits, en étant vulnérable, maladroite mais honnête.

J’ai envie de vous laisser avec un mythe mélanésien qui résume tout et que j’adore :  

« Tout homme est tiraillé entre deux besoins. Le besoin de la Pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité.

Les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue. »

On s’entend ici la pirogue n’est pas seulement une métaphore du voyage, elle représente plus généralement les nouvelles expériences, les projets que l’on rêve de réaliser ; ceux qui nous animent tout autant qu’ils nous donnent le vertige. Ce sentiment irrépressible de liberté qui nous saisit parfois (tous les jours ?). Tandis que l’arbre représente notre entourage, nos convictions, nos habitudes, en somme notre stabilité. L’idée c’est que tes expériences passées, ton environnement (quand il est bien choisi) et tes échecs t’aideront à voguer vers tes nouvelles ambitions. Je dirais même que si un projet te tient à cœur mais que tu as peur fais-le. SI TU AS PEUR FAIS-LE !

Hasta la proxima,

Alizée

2 commentaires sur « « Si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est avant tout des rencontres, des gens qui m’ont tendu la main » »

  1. Encore un excellent article ma petite Alizée !!!
    Perso mes échecs m’ont emmené en Malaisie puis au Canada, du coup je trouve que parfois c’est pas mal de se ramasser 😜
    Au plaisir de te relire et je l’espère de te revoir !

    Bisous de la Directrice de l’Univers 😘

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  2. Quelque soit l’échec, le meilleur remède est de te retrouver toi même ou découvrir ce dont tu es capable pour te remonter le moral je suis d’accord ! Je suis vraiment super contente de voir à quel point tu es heureuse et que cette aventure t’apporter plus que tu ne le pensais ! Tu écris vraiment bien, hâte de lire le prochain article !

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