« Soyez heureux, soyez amoureux et goûtez bien ! »

Jeudi 21 mai, 10h13, je reçois un appel de ma cousine. Avec des mots précipités et confus, elle m’apprend que notre grand-mère ne va pas bien, que les secours sont auprès d’elle. A sa voix bouleversée et chancelante je comprends que c’est grave. Un tourbillon d’émotions me traverse, j’ai peur, je panique, je supplie ; « faites que ça aille ». Je n’ai même pas raccroché que déjà je m’active. Sonnée, je rebondis dans la maison il faut que je m’habille, il faut que je prévienne les autres mais personne n’est là  et je n’ai pas de voiture pour rejoindre ma Mémé. Je déferle finalement chez le voisin qui n’a pas eu d’autres choix, le pauvre, que de tout abandonner pour me conduire. Je tremble, je lui en veux de ne pas aller assez vite et en même temps j’appréhende d’arriver, j’ai peur de la scène qui s’imposera à moi.

Il me dépose finalement devant la bergerie familiale, la voiture n’est même pas encore arrêtée que je bondis hors de l’habitacle. Un chemin abrupte et rocailleux me sépare encore de sa maison. Avec l’adrénaline je le survole, je n’ai jamais couru aussi vite, je supplie toujours.

A bout de souffle, je me précipite dans les bras de ma cousine. Elle est en larmes. J’aperçois mon père devant la maison, il est accompagné de mon oncle et de ma tante. Leurs visages trahissent l’angoisse qui les habite désormais. On m’explique que je ne peux pas rentrer, que je ne peux pas la voir. Impuissante, je continue de supplier. Et puis je me rassure, c’est impossible de toute façon, elle ne peut pas nous quitter si brutalement ; ça va bien aller c’est sûr.

La veille encore je rigolais avec elle, elle me parlait de son jardin avec détermination, je lui disais à quel point j’étais heureuse de la retrouver après mon périple américain, à quel point je l’aimais ma petite Mémé. 

La veille encore elle me racontait les histoires qui ont marqué sa vie, la rudesse de son enfance heureuse dans les hauteurs de la Vallée d’Aspe, les bonheurs et difficultés de sa vie d’épouse et de mère à Lourdios, toutes ces rencontres, ces personnes accueillies, la guerre, la résistance, les objecteurs de consciences, la politique, les égarés, les amoureux de la vie…

La veille encore nos deux mondes s’entrechoquaient lorsqu’elle me contait la place de la femme dans les petits villages reculés des années 50.

La veille encore elle avait cette flamme dans le regard, elle transperçait la pièce de son sourire malicieux et caressait mes joues avec la douceur de ses mains fermes.

Alors tout irait forcément bien, il ne pouvait pas en être autrement.

Après plusieurs minutes d’attentes, des minutes interminables, des minutes accablantes, le médecin nous apprend qu’elle est dans le coma, qu’elle va être transférée à l’hôpital de Pau en hélicoptère. Avec la bienveillance d’un parent, il essaie de nous faire comprendre qu’il y a peu d’espoir. Je refuse de l’envisager, elle en a traversé des épreuves ma petite Mémé et elle s’est toujours relevée plus forte que jamais.

En regardant l’hélicoptère s’éloigner, je me surprends à réciter un « Notre père » parce que c’est ce qu’elle aurait fait, elle aurait prié. A ce moment-là, il m’était impossible de penser qu’elle ne reviendrait pas.

Avec le recul, je comprends que naïvement j’étais persuadée qu’elle ne quitterait jamais nos vies. Je sais, c’est absurde mais malgré ses 83 ans, elle n’avait pas d’âge. C’était le pilier de notre famille. Elle pouvait parler avec n’importe quelle personne, de n’importe quelle nationalité, de n’importe quelle origine sociale, de n’importe quelle âge et de n’importe quelle religion. Une immense table en bois meuble sa cuisine sur laquelle se sont attablés des convives de tous horizons. Si elle pouvait parler cette table, elle raconterait avec émotions tous ces moments de partage, de retrouvailles, de débats, de confidences. Mémé Marie n’avait quasiment jamais quitté son petit village de Lourdios-Ichère et pourtant c’est comme si elle avait parcouru le monde entier pour l’avoir accueilli à sa table. J’ai eu la chance de grandir auprès d’elle et d’apprendre de sa force et de son courage. Elle me parlait souvent de la manière dont elle s’est relevée d’une des périodes les plus difficiles de sa vie. La dépression disait-elle, « c’est le cancer de l’âme. C’est un mal si profond que bien au-delà des douleurs psychologiques, il t’inflige aussi des douleurs physiques. » Pour chaque épreuves qui ont constitué sa vie, elle a tiré une leçon qu’elle nous transmettait avec sagesse et sincérité. Elle aimait profondément les gens, elle les aimait si bien qu’elle n’avait jamais peur d’être totalement franche sans toutefois oublier de se remettre en question. Elle m’a tant appris, de l’importance de la famille, de la valeur de notre héritage montagnard, de ce monde qui devient fou.

Je sais c’est absurde mais j’étais persuadée qu’elle ne quitterait jamais nos vies.

Finalement, elle est partie le lendemain.

En quelques heures seulement l’un des êtres qui m’était le plus cher a été arraché à ma vie. Il n’y a eu aucun signe, son départ a été aussi instantané et brutal que la foudre, me laissant là, assommée. Je réalise qu’elle ne sera plus là pour tous les moments importants de ma vie.

Mais dans les ténèbres de cette journée, il y a malgré tout eu de la lumière; la famille. Dès l’annonce de son départ pour l’hôpital, tous ses enfants, petits enfants et désormais arrières petits-enfants vivant en Vallée d’Aspe, en Haute-Garonne, dans la région des Alpes ou même à Mayotte ont tout mis en œuvre pour la rejoindre le plus rapidement. Notre famille c’était sa fierté, son chef d’œuvre. Toutes les années de sa vie elle n’a eu de cesse de nous rassembler dans sa maison, l’épicentre de notre tribu.

Sa maison, c’était quelque chose. Chacun de nous y est toujours venu pour s’y réfugier. On venait avec plaisir se faire engueuler, se faire encourager, se faire aimer. Cette maison continuera de vivre, elle sera bruyante d’amour, elle sera peuplée de nos rires, elle sera notre lieu de retrouvailles. Et elle sera là, elle résonnera de sa présence apaisante, de sa voix rauque et rassurante, de son accent réconfortant.

Et je déteste l’idée de devoir parler d’elle au passé. Parce qu’au passé, elle ne lui appartiendra jamais!

La mort frappe, parfois sans prévenir, le cours paisible de nos vies. D’un être que l’on a tant aimé, il ne reste plus que l’enveloppe. A tord ou à raison on se persuade que son esprit veille sur nous et nous accompagne. J’ai eu la chance de grandir auprès de ma grand-mère pendant 25 longues et belles années et la dernière chose que je lui ai dite en m’éloignant c’était que je l’aime. Je n’avais rien à regretter mais je n’ai pu m’empêcher de me détester malgré tout pour toutes ces fois où je n’ai pas pris le temps d’aller la voir, de l’appeler. Je me suis accablée de ne pas avoir fait plus pour elle, de ne pas avoir fait assez. Je crois que cette réaction est naturelle et heureusement mes souvenirs avec elle sont là pour contrebalancer ces mauvaises pensées. Quel mal ce doit être de regretter ses agissements après le départ d’un proche. De comprendre qu’il est trop tard pour revenir en arrière, pour pardonner, recommencer, dire ces mots que l’on retient parfois par pudeur parfois par fierté. Mais lorsque le dernier souffle s’en va, on comprend à quel point la pudeur et la fierté sont dérisoires. Je vous souhaite d’oser tout mettre en œuvre pour ne rien regretter, je vous souhaite de savoir dire « Merci, Je suis désolée, Je te pardonne, Je t’aime » tant que vous pouvez encore le dire. Tout simplement comme elle a dit il n’y a pas si longtemps à mon cousin en raccrochant le téléphone : « Soyez heureux, soyez amoureux et goûtez bien ! »

Ma cousine, notre petit four et beaucoup d'(Hu)amour !

Alizée

Un commentaire sur « « Soyez heureux, soyez amoureux et goûtez bien ! » »

  1. « La mort n’est rien : je suis seulement passé, dans la pièce à côté.

    Je suis moi. Vous êtes vous.

    Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours.

    Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.

    Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait, n’employez pas un ton différent.

    Ne prenez pas un air solennel ou triste.

    Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.

    Priez, souriez, pensez à moi, priez pour moi.

    Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été, sans emphase d’aucune sorte, sans une trace d’ombre.

    La vie signifie tout ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé.

    Pourquoi serais-je hors de vos pensées, simplement parce que je suis hors de votre vue ?

    Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin. »

    Ce texte m’a fait beaucoup de bien dans des circonstances équivalentes. Bon courage, on est ensemble !!

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